Chacun s'interroge sur ce qu'il voit. Et par suite, sur ce que nous ne discernons pas.
L'artiste qui s'attache à la représentation, quel que soit son mode d'expression, se pose d'autant plus ces questions.
Patrick Laurin le fait aussi : dans une série récente, il examinait les ombres portées, cherchant à définir ce qu'elles cernent, creusant aussi ce qu'a contrario de ce que l'on imagine, elles peuvent receler et non oblitérer.
Il regarde aujourd'hui la nature, particulièrement ces zones ombragées des sous-bois qu'il affectionne : là, s'allient dans un univers tout enchevêtré, végétation, minéraux et liquides. Là s'intriquent surtout matières, lumières et demi-jour.
« On n'y voit rien », a dit de la contemplation de l'art le critique Daniel Arasse : et le regard qui parcourt l'un des monotypes de Patrick Laurin, cherche à s'y frayer un chemin parfois difficultueux, zigzagant entre le net, le flou et les noirs pour y atteindre quelque sauvegarde immatérielle ou lumineuse.
Patrick Laurin fait preuve de patience et d'humilité : il s'installe sous la futaie, observe puis, à l'atelier, sculpte délicatement ses paysages. Dans les œuvres qu'il a réalisées pour Itinéraire, c'est la nature elle-même qui s'entrouvre, se laisse pénétrer : les ondes se conjuguent aux autres substances, y ravinent, craquellent la représentation, y conduisent comme naturellement à une exploration aussi visuelle qu'abstraite.
Dans le sillon de l'image, l'observateur se penche sur ses abysses et le maelstrom qui, peut-être, le meut. Les natures de Patrick Laurin fissurent le monde, son monde et les nôtres peut-être.
Jacques Hebert,
Évreux, 14 sept. 2023
Octavio Paz […] tu tombes de ton corps à ton ombre et rien que dans mes yeux dans une chute immobile de cascade le ciel le sol se joignent tu retombes de ton ombre à ton nom intangible horizon tu te précipites sur tes ressemblances je suis tes lointains tu retombes de ton nom à ton corps l’au-delà du regard dans un présent qui ne finit pas les imaginaires du sable tu retombes en ton commencement les fables dissipées du vent dispersée dans mon corps moi le sillage des érosions tu te divise comme le langage espace dieu écartelé tu me divises en tes parties autel et la pensée et le couteau ventre théâtre du sang axes des solstices lierre arboréenne langue tison de fraîcheur le firmament mâle et femelle le tremblement de terre de tes flancs témoins ces testicules solaires la pluie de tes talons sur mes épaules pensée phallus et vulve la parole œil jaguar dans le fourré des cils l’espace est corps signe pensée la faille rouge en sa broussailles toujours deux syllabes amoureuses les lèvres noires de la prophétesse Divination entière en chaque part de toi tu te partages spirales transfigurations ton corps ce sont tous les corps de l’instant le temps est corps le monde vu touché évanoui pensée sans corps le corps imaginaire […]
Octavio Paz
« Au creuset de ma tête Où kilos et kilos de souvenirs Font un bruit de feuilles sèches, Dès que ta forme jaillit, Je sens couler de l'or. » Michel Leiris. Beaucoup ont comparé leur travail en littérature à la marche à pied : un exercice solitaire de longue haleine, d'endurance autant que de témérité, qui s'élabore longuement et se réalise avec patience. On s'y adonne à la manière dont on se prépare à la randonnée : réunir son matériel, prévoir son temps, se muscler le pas ; ou en l'occurrence la main... La volonté, la pensée et le cœur viennent tous ensemble y prendre leur part : « tout prêt de la folie quand on rêve, tout prêt de la raison quand on écrit ». On peut certainement en dire autant du peintre à l'atelier. « L'un de mes pieds s'appelle passé, l'autre futur », disait René Crevel à son écritoire : l'œuvre à naître s'ancre profondément, inspirée et nourrie par de fortes expositions au passé, par une longue imprégnation. Elle procède, consciente ou non, d'une sorte d’« image dynamique » que porte en lui l'artiste : peu à peu, son désir, son idée et son art la transforment en une « conduite imagée », selon les justes mots de Gaston Bachelard. C'est un processus mémoriel : il mature puis s'épanouit à l'œuvre. Carlos Castillo est né au Venezuela : il y a jadis vécu, tant en ville, dans les plaines centrales qu'au sud-ouest du pays au bord des grands fleuves d'Amazonie. L'enfance, l'adolescence se sont chargées en lui de l'air, des lumières, des senteurs de ce pays en même temps que l'homme à venir en lui se bâtissait. Longtemps après que la destinée l'a éloigné de la jeunesse, des siens et de l'Amérique latine, cette atmosphère continue de l'inspirer, de le mouvoir, d'insuffler vie à son travail d'aquarelliste. À l'âge de toutes les émancipations, Patrick Laurin s'est également éloigné de ses terres natales ou de celles qui l'ont accueilli aux temps de sa formation : les forêts picardes, les bourguignonnes, la jungle d'Amazonie surtout qu'il possède en commun avec Carlos Castillo, ne reçoivent plus que rarement la visite du marcheur attentif qu'il fut. Pourtant, la rumeur des bois, leurs vents coulis, leurs éclairages clignotant dans la feuillure, la mouillure des sols… l'habitent encore aujourd'hui telles qu'elles l'ont pétri hier. Leur densité imprègne ses monotypes. Les œuvres que montre cette fois-ci Carlos Castillo, l'expriment : l'aquarelle, de par l'effort d'eau que sa technique appelle, lève peu à peu, brume s'évaporant par-dessus les marigots, le voile que le temps a progressivement déposé sur ses souvenirs. Là, la terre, les eaux, les nuages au ciel semblent, se démêlant peu à peu, décomposer son riche terreau sensoriel. Dans la torpeur de paysages vaporeux, Carlos Castillo découpe, comme un trait de mémoire le fait parfois dans nos esprits, des bandes de clarté. Un roc y fait saillie, s'y profile une petite habitation, un jeune garçon y joue insensiblement avec un chien, une Indienne porte son regard au loin. Un souvenir poli par les ans, un petit animal qui fut peut-être à l'enfant un fidèle compagnon, une mère peut-être dont seule subsiste une ombre portée... Autant béent largement les paysages de Carlos Castillo, autant se rencognent ceux de Patrick Laurin : on y pénètre subreptice ainsi qu'on emprunte un chemin à la bordure d'un bois. Au fil de la marche, serpentant ses allées, s'enfonçant sous le toit de ses arbres, la nature s'étoffe, la vue s'obstrue. Puis d'un coup, au plus profond, on se fige : une architecture de fûts, branchages et végétaux y dresse, entre d'admirables fuseaux lumineux, un lieu d'élection où comme dit le poète tout semble luxe, calme et volupté. Le travail de l'encre tient de celui de l'humus au bois : elle forme une tourbe d'où prestement l'artiste doit faire resurgir pour nos yeux, l'amas foisonnant d'impressions parfaites. Ses arbres y sont autant de pieux enfoncés dans une terre de mémoire. Ces colonnes y font signe, repères à ses ancrages... Chacun de nous s'est fait « d'en-allés » et de « si lointains » comme aimait à le dire Victor Segalen. Chacun de nous et Carlos Castillo et Patrick Laurin bien sûr, portent cette nostalgie constitutive. L'âme est un pays habité, un pays que l'on habite indéfiniment. Jacques Hébert septembre 2021
Extrait :
[…] Le modèle de Patrick Laurin comme le peintre qu'il est, se tient désormais sur une lisière, un seuil, ligne de partage d'entre l'ombre et la lumière créatrices, non plus blotti craintif ou recoquillé, mais comme se pelotonne le chat avant bondir, se rassemble le coureur à pied sur sa ligne de départ. Ses pieds se sont solidement enracinés dans une longue pratique, de profondes recherches, et ses mains convergent pour tendre à de nouvelles fortunes esthétiques. Le travail qu'il a mené jusque-là peut rappeler le corps à-corps aussi fiévreux qu'allégorique auquel Gerald et Rupert se livrent, aussi nus que les figures de Patrick Laurin, dans le Women In Love de D. H. Lawrence. Or si résolution artistique il y a, elle est précisément à chercher dans ces « jeux d'ombre » auxquels Patrick Laurin se livre et dont Marcel Proust caractérise l'art de son personnage, le peintre Elstir : c'est de l'illusion et du trouble, au point de confusion du ciel et de la mer, de l'horizon et du brouillard, de la brume, d'une pierre et de son ombre… que surgira la voie stylistique à emprunter. Passant de la toile au papier, de l'huile à l'encre, du grand au petit format, Patrick Laurin amorce d'ores et déjà cette nouvelle geste : l'économie de moyens avec laquelle est réalisée sa dernière série de dessins, leur confère une facture d'une clarté et d'une franchise inédites. Révèle-t-elle illico ces « vastes contenus affectifs » que Baudelaire tenait pour déterminants en art et que Jung explicitera plus tard dans les études de l'Âme et la Vie ? Quoi qu'il en soit, l'artiste est seul capable d'observer l'intime théâtre d'ombres qui l'informe, le seul apte à en déchiffrer les « hiéroglyphes », selon le mot de Schelling, c'est à dire de rapporter l'impérieuse sollicitation de certaines images, tant à sa propre structure psychique qu'à notre imaginaire culturel. Et si En el Umbral de la Sombra, “sur le seuil de l'ombre”, est le titre de l'une de ses toutes dernières œuvres, il est donc tout à fait opportun de rappeler la définition que Patrick Laurin donnait du mot en 2008 : « Umbral [seuil], lieu d'équilibre où s'ouvre une absence, un espace pour une présence à venir… »
Jacques Hébert, Paris, mai 2011, pour Patrick Laurin./
M. Lair écrit un poème sur l'oeuvre « Sylve 03 » de P. Laurin
J’y suis depuis toujours. Depuis toujours dans l’effleurement des feuilles et des branches, je les respire, elles m’inspirent, nous ne faisons qu’un.
Mais voilà que se dessine une voie.
Avant j’errais dans une bienheureuse confusion. Maintenant on distingue un ici, un là-bas.
Pour l’instant je reste avec les arbres, dans leur pénombre. Je me berce au creux du chemin. Une dernière fois.
Je sais qu’il va falloir aller au bout. Vers la lumière. Dans la lumière.
Mathias Lair
P. Laurin crée « Sylve VII » à partir du poême « j’avais perdu foi » de M. Lair
J’avais perdu foi
en moi les humains
désséchés
quand un arbre m’a parlé
nous jouissions
de ressources
insoupçonnées
pour trouver
le regain de la vie
dans une pierre
il suffit de la regarder
frémir
inédit